La description que Victor Hugo fait de la musique telle
qu'il l'entendait, lui, à son époque, vaut d'être
citée ici : "La musique est la vapeur de l'art.
Elle est à la poésie ce que la rêverie est à
la pensée, ce que le fluide est au liquide, ce que l'océan
des nuées est à l'océan des ondes. Si l'on veut
un autre rapport, elle est l'indéfini de cet infini. La même
insufflation la pousse, l'emporte, l'enlève, la bouleverse, l'emplit
de trouble, de lueurs et d'un bruit ineffable et lui fait faire tout
à coup des décharges de tonnerre
"
Parlant longuement de Beethoven, voici quelques déclarations :
"Ce sourd entendait l'infini. Penché sur l'ombre,
mystérieux voyant de la musique, attentif aux sphères,
cette harmonie zodiacale que Platon affirmait, Beethoven l'a notée."
Plus loin : "Beethoven est une magnifique preuve de
l'âme. Si jamais l'inadhérence de l'âme et du corps
a éclaté, c'est dans Beethoven. Corps paralysé,
âme envolée."
"Ah ! vous doutez de
l'âme ? Eh bien ! écoutez Beethoven. Cette musique
est le rayonnement d'un sourd. Est-ce le corps qui l'a faite ?
Cet être qui ne perçoit pas la parole et engendre le chant.
Son âme, hors de lui, se fait musique. Que lui importe l'absence
de l'organe ! LE VERBE EST LÁ (c'est moi qui souligne),
toujours présent. Beethoven, tous les pores de l'âme ouverts,
s'en pénètre. Il entend l'harmonie et fait la symphonie.
Il traduit cette lyre par cet orchestre."
"Les symphonies de Beethoven sont des voix ajoutées
à l'homme. Cette étrange musique est une dilatation de
l'âme dans l'inexprimable. L'oiseau bleu y chante ; l'oiseau
noir aussi : la gamme va de l'illusion au désespoir, de
la naïveté à la fatalité ; de l'innocence
à l'épouvante. La figure de cette musique a toutes les
ressemblances mystérieuses du possible. Elle est tout. Profond
miroir dans une nuée. Le songeur y reconnaît son rêve,
le marin son orage, Elie son tourbillon où il y a un char, Erwyn
de Steinbach sa cathédrale, le loup sa forêt
"
On a pu reprocher à ce texte qui se poursuit encore longuement
quelques extrapolations, dépassant par certains détails
dyonisiaques précis (comme lorsqu'il parle de "castagnettes")
ce qu'on entend réellement dans Beethoven : cela à si
peu d'importance ! Le poète sait parfaitement d'où
vient la musique : pour la conscience humaine, juste un peu comme au-delà
du verbe atteignable et qu'elle évoque tout entier, comme embrassant
toutes les langues humaines et en même temps rien que "musique".
"Elle est tout" dit le poète, paraphrasant
l'antique affirmation orphique et une certaine physique contemporaine
On a beaucoup disputé sur le fait de savoir si Victor Hugo aimait
la musique ou ne l'aimait pas, relevant des déclarations contradictoires
qui, en réalité, ne signifient rien de précis.
Poète prodigieux, se maintenant presque continûment sur
cette zone frontière imprécise où le verbe se fait
musique et où la musique se fait soudain conscience verbale,
parole sonore et rythmée, Victor Hugo ne pouvait qu'être
à la fois totalement attiré par la musique et son "inexprimable"
et en même temps bien obligé de la repousser puisqu'il
était, lui, le poète consacré à la transcription
dans une langue particulière, de cet "inexprimable",
de cet "infini". Victor Hugo ne pouvait que lutter contre
cette dilution psychique propre à l'effet majeur de la musique,
tout en recueillant sans cesse des trésors identifiables, déposés
sur les rives où sans cesse aussi passe le souffle et se mirent
les astres et les sphères.
On peut aisément imaginer un Victor Hugo aussi musicien, musicien
d'une musique ayant en elle la puissance du verbe. Et je n'ai jamais
eu aucune difficulté à déclamer sur des notes en
respectant sa rythmique, la poésie de Victor Hugo, en particulier
sa poésie épique. Et pourtant, je n'admets plus, en poésie
l'enjambement qu'il pratique souvent
Sa grande poésie est
souvent comme une fresque qui fait voir, exige que l'on voie ;
et il est certain que la musique qui en émane ne saurait donner
trop d'arrière plan à la fresque, sans l'annihiler et
brouiller la vision. Et c'était déjà le propre
de la grande poésie antique et de la tragédie. La poésie
épique de Victor Hugo revêt un aspect prémonitoire
dans la mesure où elle prélude, et en langue française,
à un art déclamatoire et musical grandiose, capable de
donner à entendre, sous une forme chorale et instrumentale puissante,
l'irruption des énergies cosmiques qu'elle charrie. Nous l'avons
dit : la grande poésie de Victor Hugo se situe, en effet,
comme dans cette région où, pour reprendre l'expression
de Wagner "l'inconscient devient conscient"
et nous
ajoutons : un conscient qui ne peut l'être que par la force
du rythme et la puissance de cohésion des analogies, des analogies
qui délivrent ce sentiment intime d'une unité en donnant
perpétuellement à percevoir ce mariage de tout ce qui
nous paraît illusoirement en opposition. L'antithèse à
la Hugo est presque toujours comme une étincelle de lumière
vive arrachée au mystère de la différenciation.
Et certes ! s'il peut y avoir des magies dissociatrices, la magie
hugolienne est associatrice, jusque dans ses contradictions qui n'en
sont pas parce qu'elles relèvent tout simplement des limites
propres aux facultés humaines, de leur impossibilité à
tout embrasser d'un mot, d'un regard, d'un geste, d'un son
Impossibilité
qui demeure à travers les Âges, le secret moteur de toute
grande uvre, comme de tout le possible pour toute l'activité
humaine, quel que soit son domaine choisi de prédilection.
Hugo se reconnaissant lui-même dans Beethoven, le musicien par
les sons ; Hugo, le poète au verbe puissant, tirant comme
à l'arrière-plan une immense rumeur cosmique sonore et
musicale : voilà ce qu'un Saint-Saëns qui était d'ailleurs
aussi poète à ses heures, n'était pas sans percevoir,
lui qui composa un "hymne à Victor Hugo" dont un passage
évoque précisément la grandeur de Beethoven.
Le musicien romantique, le poète, nourrirent tous deux une vision
grandiose englobant l'humanité dans un même devenir ;
et c'est cette large vision dépassant toute doctrine esthétique
ou politique qui, quelque part, les rapproche. Toute grande uvre
est en réalité à la mesure exacte du sentiment
profond qui la porte dans le cur humain ; elle est comme
le reflet projeté d'une intention manifestée en un temps
déterminé et à peu de choses près, incommunicable
en clair, n'étant transmissible que par des éclats de
lumière et des trous d'ombre, que par des cris de douleur et
de joie, des hymnes de gloire et des mélopées sereines,
tout étant capté par l'attraction irrésistible
de CELA qui demeure inconnu.