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Henri Chef d'Orge

chante

Victor Hugo

La description que Victor Hugo fait de la musique telle qu'il l'entendait, lui, à son époque, vaut d'être citée ici : "La musique est la vapeur de l'art. Elle est à la poésie ce que la rêverie est à la pensée, ce que le fluide est au liquide, ce que l'océan des nuées est à l'océan des ondes. Si l'on veut un autre rapport, elle est l'indéfini de cet infini. La même insufflation la pousse, l'emporte, l'enlève, la bouleverse, l'emplit de trouble, de lueurs et d'un bruit ineffable et lui fait faire tout à coup des décharges de tonnerre…"
Parlant longuement de Beethoven, voici quelques déclarations : "Ce sourd entendait l'infini. Penché sur l'ombre, mystérieux voyant de la musique, attentif aux sphères, cette harmonie zodiacale que Platon affirmait, Beethoven l'a notée."
Plus loin : "Beethoven est une magnifique preuve de l'âme. Si jamais l'inadhérence de l'âme et du corps a éclaté, c'est dans Beethoven. Corps paralysé, âme envolée."… "Ah ! vous doutez de l'âme ? Eh bien ! écoutez Beethoven. Cette musique est le rayonnement d'un sourd. Est-ce le corps qui l'a faite ? Cet être qui ne perçoit pas la parole et engendre le chant. Son âme, hors de lui, se fait musique. Que lui importe l'absence de l'organe ! LE VERBE EST LÁ (c'est moi qui souligne), toujours présent. Beethoven, tous les pores de l'âme ouverts, s'en pénètre. Il entend l'harmonie et fait la symphonie. Il traduit cette lyre par cet orchestre."…
"Les symphonies de Beethoven sont des voix ajoutées à l'homme. Cette étrange musique est une dilatation de l'âme dans l'inexprimable. L'oiseau bleu y chante ; l'oiseau noir aussi : la gamme va de l'illusion au désespoir, de la naïveté à la fatalité ; de l'innocence à l'épouvante. La figure de cette musique a toutes les ressemblances mystérieuses du possible. Elle est tout. Profond miroir dans une nuée. Le songeur y reconnaît son rêve, le marin son orage, Elie son tourbillon où il y a un char, Erwyn de Steinbach sa cathédrale, le loup sa forêt…"
On a pu reprocher à ce texte qui se poursuit encore longuement quelques extrapolations, dépassant par certains détails dyonisiaques précis (comme lorsqu'il parle de "castagnettes") ce qu'on entend réellement dans Beethoven : cela à si peu d'importance ! Le poète sait parfaitement d'où vient la musique : pour la conscience humaine, juste un peu comme au-delà du verbe atteignable et qu'elle évoque tout entier, comme embrassant toutes les langues humaines et en même temps rien que "musique". "Elle est tout" dit le poète, paraphrasant l'antique affirmation orphique et une certaine physique contemporaine…
On a beaucoup disputé sur le fait de savoir si Victor Hugo aimait la musique ou ne l'aimait pas, relevant des déclarations contradictoires qui, en réalité, ne signifient rien de précis. Poète prodigieux, se maintenant presque continûment sur cette zone frontière imprécise où le verbe se fait musique et où la musique se fait soudain conscience verbale, parole sonore et rythmée, Victor Hugo ne pouvait qu'être à la fois totalement attiré par la musique et son "inexprimable" et en même temps bien obligé de la repousser puisqu'il était, lui, le poète consacré à la transcription dans une langue particulière, de cet "inexprimable", de cet "infini". Victor Hugo ne pouvait que lutter contre cette dilution psychique propre à l'effet majeur de la musique, tout en recueillant sans cesse des trésors identifiables, déposés sur les rives où sans cesse aussi passe le souffle et se mirent les astres et les sphères.
On peut aisément imaginer un Victor Hugo aussi musicien, musicien d'une musique ayant en elle la puissance du verbe. Et je n'ai jamais eu aucune difficulté à déclamer sur des notes en respectant sa rythmique, la poésie de Victor Hugo, en particulier sa poésie épique. Et pourtant, je n'admets plus, en poésie l'enjambement qu'il pratique souvent… Sa grande poésie est souvent comme une fresque qui fait voir, exige que l'on voie ; et il est certain que la musique qui en émane ne saurait donner trop d'arrière plan à la fresque, sans l'annihiler et brouiller la vision. Et c'était déjà le propre de la grande poésie antique et de la tragédie. La poésie épique de Victor Hugo revêt un aspect prémonitoire dans la mesure où elle prélude, et en langue française, à un art déclamatoire et musical grandiose, capable de donner à entendre, sous une forme chorale et instrumentale puissante, l'irruption des énergies cosmiques qu'elle charrie. Nous l'avons dit : la grande poésie de Victor Hugo se situe, en effet, comme dans cette région où, pour reprendre l'expression de Wagner "l'inconscient devient conscient"… et nous ajoutons : un conscient qui ne peut l'être que par la force du rythme et la puissance de cohésion des analogies, des analogies qui délivrent ce sentiment intime d'une unité en donnant perpétuellement à percevoir ce mariage de tout ce qui nous paraît illusoirement en opposition. L'antithèse à la Hugo est presque toujours comme une étincelle de lumière vive arrachée au mystère de la différenciation.
Et certes ! s'il peut y avoir des magies dissociatrices, la magie hugolienne est associatrice, jusque dans ses contradictions qui n'en sont pas parce qu'elles relèvent tout simplement des limites propres aux facultés humaines, de leur impossibilité à tout embrasser d'un mot, d'un regard, d'un geste, d'un son… Impossibilité qui demeure à travers les Âges, le secret moteur de toute grande œuvre, comme de tout le possible pour toute l'activité humaine, quel que soit son domaine choisi de prédilection.
Hugo se reconnaissant lui-même dans Beethoven, le musicien par les sons ; Hugo, le poète au verbe puissant, tirant comme à l'arrière-plan une immense rumeur cosmique sonore et musicale : voilà ce qu'un Saint-Saëns qui était d'ailleurs aussi poète à ses heures, n'était pas sans percevoir, lui qui composa un "hymne à Victor Hugo" dont un passage évoque précisément la grandeur de Beethoven.
Le musicien romantique, le poète, nourrirent tous deux une vision grandiose englobant l'humanité dans un même devenir ; et c'est cette large vision dépassant toute doctrine esthétique ou politique qui, quelque part, les rapproche. Toute grande œuvre est en réalité à la mesure exacte du sentiment profond qui la porte dans le cœur humain ; elle est comme le reflet projeté d'une intention manifestée en un temps déterminé et à peu de choses près, incommunicable en clair, n'étant transmissible que par des éclats de lumière et des trous d'ombre, que par des cris de douleur et de joie, des hymnes de gloire et des mélopées sereines, tout étant capté par l'attraction irrésistible de CELA qui demeure inconnu.

 

 

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